C’est un véritable plébiscite qu’a recueilli en Chine l’auteur du “Capital au XXIe siècle”. Étudiants en délire, businessmen et membres du Parti en quête de caution lui ont réservé un accueil digne d’une rock star

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La Chine est-elle vraiment socialiste ?

Partout où il apparaît, Piketty fait sensation. À Shanghai comme à Pékin à la mi-novembre, les amphis des universités les plus prestigieuses sont insuffisants à contenir la foule venue écouter celui que tout le monde ici appelle « le Marx du XXIe siècle ». Malgré le fort accent français du fringant prof et son débit mitraillette, les étudiants boivent ses paroles avec bonheur. Et la salle éclate de rire quand il s’interroge, l’air perplexe : « La Chine est-elle vraiment socialiste ? Comment expliquer que les riches, ici, paient zéro impôt sur la fortune et l’héritage, alors que dans n’importe quel pays capitaliste ils seraient taxés au minimum à hauteur de 30 % ou 40 % ? » Transporté d’enthousiasme, un jeune binoclard s’empare du micro et déclare sous un tonnerre d’applaudissements : « Professeur, votre livre mérite le Nobel »! » L’exposé terminé, des fans armés chacun de leur gros exemplaire (680 pages, 98 yuans, soit 12 euros) s’agglutinent autour du conférencier. Et l’on voit émerger de la mêlée des jeunes, décoiffés et ravis, faisant le V de la victoire et brandissant fièrement leur précieux exemplaire signé…

Avec 100 000 exemplaires vendus en deux mois, « le Capital au XXIe siècle » est un immense succès de librairie dans un pays où 10 000 est un score déjà très honorable. L’éditeur, Citic Press, numéro un dans le domaine de l’économie, a confié la traduction à une équipe de six spécialistes appartenant à un prestigieux institut de recherche d’État. Aucune coupe ni aucune censure n’auraient été effectuées. « Nous publions les plus grands comme Stiglitz ou Kahneman, précise l’éditeur Lu Jun. Piketty est un génie de l’économie, il a tout à fait sa place parmi nos auteurs. Et ses thèmes, la richesse et l’inégalité, passionnent tout le monde ici. » Un éditeur nous glisse que Citic Press espère bien réitérer l’exploit du livre culte sur Steve Jobs, dont l’édition chinoise est de celles qui se sont le plus vendues dans le monde.

« Le Capital » surgit en effet à un tournant important. Le puissant optimisme chinois, fruit de décennies de croissance ultrarapide, semble vaciller. Pas étonnant que l’ouvrage fasse un tabac auprès du public étudiant, particulièrement conscient de ce fléchissement historique. Beaucoup sont issus de la classe moyenne apparue ex nihilo dans les années 1980 suite aux réformes de Deng Xiaoping. Ces « cols blancs », comme on préfère les appeler dans un pays supposé avoir aboli les classes, ont certes largement profité des « Trente Glorieuses aux couleurs chinoises ». Ils voudraient continuer à croire en la méritocratie tant vantée par le régime, mais ils se savent de plus en plus distancés par une caste surpuissante d’ultranantis dont l’enrichissement inouï ne doit rien au talent et tout à la collusion avec l’aristocratie rouge. Piketty met des chiffres sur ce que tout le monde ressent confusément : en 2000, les 10 % les plus riches détenaient environ 60 % du patrimoine (comme en Europe), ils en détiendraient aujourd’hui au moins de 70 % à 75 % (comme aux États-Unis). Cette évolution, jointe à son système antidémocratique, fait de la Chine la plus grande ploutocratie de la planète.

Dans la préface qu’il a spécialement écrite pour l’édition chinoise, Piketty analyse sans fard cette inquiétante trajectoire. Les réussites passées – « investissement social », « diffusion des connaissances et des qualifications » – ont certes entraîné une augmentation générale du niveau de vie et créé moins d’inégalités que dans d’autres pays en développement, comme l’Inde. Mais on perçoit des tendances dangereuses, comme la « captation indue du bien public par les responsables supposés en charge » ou les « enrichissements individuels totalement disproportionnés », voire même l’apparition de véritables oligarques. Bref, le cauchemar russe pourrait bien être l’avenir du boom chinois.

Pas plus à Pékin qu’à Paris ou Washington, l’économiste français ne veut ménager les mythes collectifs à l’ombre desquels prospère un enrichissement en fait sans limites. « Cette préface consacrée à la Chine, j’ai tenu à ce qu’elle figure en chinois et en français, pour qu’on puisse vérifier la fidélité de la traduction », explique-t-il. Fidèle, elle l’est en grande part, si l’on excepte l’omission ici ou là d’un terme un peu trop « sensible ». Comme par exemple ce fâcheux adjectif – « démocratiques » – dont Piketty qualifie les institutions publiques nécessaires selon lui pour mettre le capital au service de l’intérêt général ! ; ou bien cette précision agaçante selon laquelle la stratification et l’inégalité éducative « menacent aujourd’hui le pays »…

Le 15 novembre, après une conférence de l’économiste à l’université normale de Pékin, ses fans se pressent pour lui faire signer leur précieux exemplaire.

Le 15 novembre, après une conférence de l’économiste à l’université normale de Pékin, ses fans se pressent pour lui faire signer leur précieux exemplaire.

Moyennant ces petites pudeurs, Citic Press a déployé les grands moyens pour faire parler de son poulain. Filiale du célèbre Citic Group, le plus ancien conglomérat financier d’État aujourd’hui classé au 172e rang des fortunes mondiales par la revue américaine « Fortune », l’éditeur n’a guère de problèmes pour organiser des événements fracassants rassemblant des centaines d’invités, économistes, cadres du Parti, businessmen, journalistes, etc. – et même un millier de personnes samedi dernier dans les salons cossus d’un hôtel cinq étoiles – pour écouter parler le prodige. Piketty fait son entrée dans un déferlement de musique et de jeux de lumière. Et à la fin du speech, les banquiers se battent autant que les étudiants pour obtenir un autographe ou pour se faire prendre en photo avec lui.

Le « livre le plus important depuis Marx » ne pouvait échapper à l’attention de la télévision d’État. La chaîne CCTV-2 a profité de la présence de l’auteur à Pékin pour lui consacrer une émission d’une heure : débat avec huit éminents économistes réunis sur le plateau, public appelé à « voter » pour ou contre en brandissant un smiley et, en point d’orgue, le patron d’Alibaba, le charismatique Jack Ma, apparaissant sur un écran géant pour dialoguer avec l’auteur… Couronnant une intense tournée de quatre jours, le prix de « l’auteur le plus respecté » a été décerné à Piketty au terme d’un banquet somptueux dans un palace de Pékin.

Fort de ses liens avec le pouvoir, l’éditeur assure avoir « diffusé deux mille exemplaires au plus haut niveau ». Ont-ils été lus par leurs destinataires ! ? Nul ne peut le jurer. Pékin n’étant pas Washington, Piketty n’a pas été invité à déjeuner avec un conseiller de Xi Jinping. Mais des messages lui ont été transmis : « On m’a fait signer un exemplaire pour le président, un pour le Premier ministre ainsi que pour d’autres dirigeants, raconte Piketty. Le livre suscite paraît-il un grand intérêt, d’autant que la Chine voudrait introduire un impôt sur la fortune et sur la succession en 2017… » On lui a même demandé de bien vouloir « d’ici à demain matin » écrire deux pages à l’intention des leaders chinois, pour leur expliquer concrètement comment concevoir ces taxes futures. Suggestion poliment déclinée : « Il y a suffisamment de propositions dans mon livre et je serais ravi qu’on s’en s’inspire. Mais je n’ambitionne de devenir le conseiller de personne. » Mais, au fond, peu importent ces divergences. La critique pikettiste du capital est trop belle, trop tentante pour un régime cherchant sans cesse à se justifier.

Bravo Piketty ! Tu es devenu le chéri d’une belle brochette de ripoux…

En août dernier, avant même la parution de l’édition chinoise, les éditorialistes du « Quotidien du Peuple » enrôlent Piketty sans états d’âme. Dans un article ambitieux détaillant la « stratégie offensive de la Chine », l’organe officiel du Parti invoque les thèses du « Capital au XXIe siècle » pour justifier des mesures énergiques contre des « phénomènes sociaux ténébreux » comme l’accaparement des terres ou l’enrichissement par « copinage ». Surprenant détournement des analyses de l’économiste au profit d’une rhétorique du pouvoir qui fait bondir de nombreux internautes : « Quelle mauvaise foi ! fulmine un blogueur. Alors c’est la faute du grand méchant capital si ces innombrables ripoux communistes ont commis ces innombrables abus, vols, détournements et injustices ? Le vertueux Parti unique, lui, n’a rien à se reprocher ? Et c’est même lui qui va maintenant nous débarrasser de ces maux venus d’ailleurs ? Bravo Piketty ! Tu es devenu le chéri d’une belle brochette de ripoux… »

Le Pr Piketty donne une lecture du « Capital au XXIe siècle » dans un cinq-étoiles de Pékin , le 15 novembre. Face à lui, un millier de personnes.

Le Pr Piketty donne une lecture du « Capital au XXIe siècle » dans un cinq-étoiles de Pékin , le 15 novembre. Face à lui, un millier de personnes.

De fait, certains commentateurs qui se répandent en éloges dans les médias officiels ne semblent avoir lu « le Capital » que pour y récolter des arguments solides en faveur du régime chinois et contre l’idée même de démocratie. Par exemple : Piketty fait-il remarquer que, malgré ses institutions et sa législation républicaines, la France à la veille de la Première Guerre mondiale est aussi inégalitaire que la Grande-Bretagne des lords ? On s’empresse d’en conclure que ni le droit ni les institutions, aussi généreux soient-ils, ne sont à même de juguler les inégalités économiques. Inutile donc d’instituer l’égalité devant la loi. Contre la malédiction des disparités croissantes, il n’y a de salut que dans un pouvoir fort et résolu comme celui de la Chine.

Autre exemple : Piketty montre-t-il que les disparités de patrimoine sont aujourd’hui plus criantes dans les pays anglo-saxons qu’en Europe continentale ? On s’en empare pour décréter que la Chine doit suivre « sa propre voie », en rejetant résolument tout ce « fatras anglo-saxon » comme les parlements élus, les tribunaux indépendants ou les leaders soumis à la loi… Piketty montre-t-il que l’Angleterre et les États-Unis ont appliqué des taux de taxation quasi confiscatoires sur la tranche des revenus les plus hauts jusqu’au virage néolibéral des années 1980 ? On y voit la preuve que l’État-providence n’a été conçu que pour faire pièce à la « concurrence du modèle soviétique », pour être abandonné aussitôt après la chute de l’URSS…

Je n’ai pas l’impression qu’ils veulent une vraie transparence, ni une limitation du pouvoir discrétionnaire du Parti. Ils ont trop peur que tout se décompose d’un coup

Les économistes sérieux, eux, sont trop alarmés par la montée des injustices et le péril qu’elles font peser sur le système, trop conscients des tares du parti unique. Ils s’interrogent avec angoisse sur l’avenir de leur pays. Au fil des rencontres, ils n’ont cessé de suggérer à l’auteur du « Capital » de se pencher, pour son prochain livre, sur la question cruciale des « inégalités aux couleurs chinoises ». Notre problème, insistent-ils, n’est pas, comme chez vous, la concentration excessive du capital privé, et encore moins l’effacement du capital public. Chez nous, l’État est richissime, mais il est dans les mains d’intérêts particuliers qui se fichent de l’intérêt général. Nos ressources sont pillées par les ploutocrates. Il suffit de s’acoquiner avec n’importe quel petit cadre pour accumuler en quelques mois des patrimoines dignes de vos plus grandes familles… Comment corriger ces distorsions sans casser la machine ?

Une fiscalité équitable et fiable serait un début. Mais le spécialiste doute que l’on puisse l’établir en l’absence d’un État de droit et d’un pluralisme politique. « Or je n’ai pas l’impression qu’ils veulent une vraie transparence, ni une limitation du pouvoir discrétionnaire du Parti, observe Piketty. Ils ont trop peur que tout se décompose d’un coup. » Trop peur de finir comme l’URSS de Gorbatchev. Alors les Chinois préfèrent croire que Xi Jinping, l’homme providentiel, va réussir à nettoyer la corruption – et trouver la quadrature du cercle. Les inégalités extrêmes ont un bel avenir dans la Chine du XXIe siècle.


Parution L’OBS N° 2611 – 20/11/2014