Il était un modèle de dirigeant musulman éclairé. Comment le président turc est-il devenu ce tyran qui veut modeler la société à son image : paternaliste, islamique, nationaliste

Il y a cinq mois, Tayyip Erdogan a frôlé la mort. Par chance, ou par une habileté diabolique, il a réussi à déjouer le coup d’État qui visait à le renverser, infligeant au passage une défaite historique à la redoutable armée turque. Ce putsch manqué lui a conféré la double auréole de victime et de miraculé. Depuis, il ne cesse d’exalter les « martyrs » qui ont donné leur vie afin que lui puisse continuer à défendre tous les musulmans de la terre. Plusieurs fois par jour, ses discours sont retransmis en direct sur les chaînes de télévision. Il invective ses ennemis. Il tempête contre la duplicité de ses « soi-disant alliés » les États-Unis, l’Union européenne. Des faux amis, qui veulent « mettre la Turquie à genoux ». Mais lui, Tayyip Erdogan, avec l’aide d’Allah, leur tiendra tête jusqu’à son dernier souffle.

L’armée turque patrouille dans les rues d’Ankara, lors de la tentative de coup d’État, le 15 juillet.

L’armée turque patrouille dans les rues d’Ankara, lors de la tentative de coup d’État, le 15 juillet.

Les dérives du reis

Paranoïa galopante ou simple rhétorique populiste ? Les avis diffèrent. « Il était déjà assez “dérangé” et émotionnellement instable, mais depuis ce putsch il est devenu carrément zinzin, » soupire une députée de l’opposition. Recevant l’Obs dans son bureau du Parlement, elle baisse instinctivement la voix pour raconter les éruptions pathologiques du grand homme et la terreur de son entourage. À Ankara, on chuchote qu’il est malade : il souffrirait d’un cancer du colon, et de problèmes d’épilepsie qui affectent sa santé mentale. On raconte qu’il gifle les ministres qui osent le contredire, qu’en privé ses courtisans lui baisent les pieds, qu’il a des goûteurs, 500 gardes du corps…

La peur est sa grande arme

Cette hypothèse de la folie, un intellectuel de gauche qui fut un proche d’Erdogan n’y croit pas : « C’est du théâtre. Plus il tape du poing, plus sa popularité augmente, et plus il a les coudées franches pour purger toute opposition. » Baskin Oran, politologue respecté de l’université d’Ankara, qui fut lui aussi un compagnon de route, décrit posément la dérive du « reis » vers l’intolérance et l’intimidation. Le professeur a ainsi reçu la visite de policiers venus vérifier, à trois heures du matin, « qu’il allait bien » – façon de l’encourager à adoucir le ton de ses éditoriaux. « La peur est sa grande arme. Il sème la terreur chez ses opposants et se sert de son grand talent d’orateur pour attiser l’anxiété de ses partisans. L’idée fixe, c’est le pouvoir : comment s’en emparer, comment le garder ? »

Comme tous les autocrates, la méthode d’Erdogan pour conserver le pouvoir consiste à écraser toute contestation. Depuis le coup d’État manqué du 15 juillet, la Turquie connaît la vague de répression la plus féroce de son histoire : 60 000 personnes interpellées, 37 000 sous les verrous, 56 000 privées de leur passeport, 125 000 licenciées… Tout ce qui n’est pas pro-Erdogan est menacé.

Popularité inoxydable

On est loin des promesses de libéralisation faites au tournant du siècle par un leader qui se présentait comme « post-islamiste ». L’heure est à l’autoritarisme dur, comme dans tout le Moyen-Orient. Mais à la différence des autres hommes forts de la région, Erdogan possède un atout de taille : une popularité exceptionnelle. Depuis Mustafa Kemal Ataturk, « père » de cette Turquie moderne qu’il a créée sur les décombres de l’Empire ottoman en 1920, aucun homme politique n’a suscité une telle ferveur. Voici treize ans qu’Erdogan remporte toutes les élections, améliorant son score à chaque scrutin. Après des décennies de coalitions éphémères et inefficaces, c’est lui, l’islamiste sorti du rang, qui a réussi à faire décoller l’économie. Depuis 2003, le revenu annuel par tête d’habitant a plus que doublé. Son électorat lui sait gré d’avoir assoupli le carcan laïciste hérité d’Ataturk, d’avoir enfin ouvert la fonction publique aux pieux musulmans. Mais le fondement de son inoxydable popularité, c’est l’élévation spectaculaire du niveau de vie.

Rien ne prédisposait pourtant cet enfant des faubourgs d’Istanbul à opérer la brillante synthèse conservatrice-moderniste qui est au cœur de sa réussite. Né en 1954, il aurait des ascendances mêlées, géorgiennes et lazes. Son père, modeste capitaine de ferry, lui inculque une foi musulmane intransigeante et des valeurs ultranationalistes. Le petit Tayyip fréquente une école religieuse publique dans un quartier ouvrier à deux pas des cafés chics de la « ville européenne » de Beyoglu. Il excelle en déclamation ce qui lui ouvre très tôt une carrière politique. À 15 ans, il milite déjà dans les rangs d’une association étudiante très à droite, anticommuniste et pro-islamiste.

Tout feu, tout islam

Aux côtés de son mentor Erbakan, lors des municipales de 1994

Aux côtés de son mentor Erbakan, lors des municipales de 1994

Au milieu des années 70, Tayyip est remarqué par Necmettin Erbakan, figure tutélaire de l’islam politique, qui le prend sous son aile. Il se marie, élève quatre enfants et fréquente la puissante confrérie nakshibendi, une école soufie pragmatique, qui voit dans la politique le moyen d’aboutir à un État islamique. Erdogan va secouer les réflexes poussiéreux du Refah, le nouveau parti de son « maître » Erbakan. Pour Jean-François Pérouse (1), l’étoile montante du Refah applique pour la première fois le pragmatisme qui sera la clé de son succès : « Il encourage les femmes à faire campagne, contraint les candidats à sacrifier la barbe, envoie ses troupes draguer l’électeur dans les quartiers libéraux. » Jusqu’à la consécration de 1994 : Erdogan décroche la mairie d’Istanbul. Dans la foulée, le Refah remporte les législatives, propulsant son mentor Erbakan au sommet du pouvoir.

Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats

Erdogan a 40 ans, et une voie royale devant lui. Tout feu, tout islam, l’énergique maire d’Istanbul milite pour la réinscription de la religion dans la sphère publique, sans oublier de distribuer des aides aux plus démunis. Surtout, il fait d’Istanbul une mégalopole moderne. Mais les gardiens de la laïcité kémaliste se crispent. En 1998, le Refah est interdit au motif « d’activités anti-laïques ». Erdogan est à son tour visé pour avoir déclamé un poème provocateur : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ».

Décapiter l’hydre kémaliste

Il passe quatre mois en prison pour « crime contre l’État ». À sa sortie, c’est un homme nouveau. Oubliée la charia. Il se veut désormais « réformateur », et défend l’État de droit et les liens privilégiés avec l’Occident. Il a compris qu’il doit donner des gages s’il veut revenir dans le jeu. À moins que, comme on le chuchote à gauche, il n’ait été choisi par Washington pour devenir la figure publique d’un islam « raisonnable ». L’instrument de la reconquête sera un nouveau parti de centre-droit. L’AKP, Parti de la justice et du développement, qu’il fonde en 2001, veut œuvrer pour « un nouveau contrat social, la séparation des pouvoirs et l’indépendance de la justice ». Yasar Yakis est un des six rédacteurs des statuts : « Nous avons proscrit toute référence religieuse. Le mot “islam” n’y figure même pas », explique l’ancien chef de la diplomatie d’Erdogan, un homme « plutôt libéral » qui avait rejoint les fondateurs de l’AKP dans l’espoir de créer un parti démocrate-musulman. « Pour nous, l’AKP était équidistant des trois religions monothéistes et de l’athéisme. »

Il a touché la vie de tout le monde

En 2003, l’AKP remporte les législatives et propulse Erdogan au poste de Premier ministre. Quelle victoire pour ce petit provincial déraciné, traité de haut par les élites kémalistes pour ses manières rugueuses et son parler peuple ! « Et il a tenu toutes ses promesses. Non seulement a-t-il préservé la laïcité, mais il a défendu les droits de tous : Kurdes, Alévis et mêmes non-musulmans », affirme dans un anglais parfait le député AKP Talip Kuçukcan, chef de la délégation turque au Conseil de l’Europe. « Il a touché la vie de tout le monde ». L’exemple le plus parlant : la restitution aux fondations religieuses d’une église, un monastère et une synagogue confisqués par l’État kémaliste.

Mais le plus urgent, pour Erdogan, c’est de saper la capacité de nuisance de l’armée. Les réformes exigées par l’Union européenne en vue de l’adhésion de la Turquie fournissent l’occasion parfaite de desserrer l’emprise des militaires. L’œuvre sera parachevée grâce aux retentissants procès publics lancés à partir de 2007 contre les gradés de l’armée et leurs alliés de la haute administration. L’hydre kémaliste décapitée, Erdogan est désormais aux commandes.

L’alliance Morsi-Erdogan célébrée jusqu’au Pakistan (Lahore) en 2013

L’alliance Morsi-Erdogan célébrée jusqu’au Pakistan (Lahore) en 2013

Adulé comme une rock star

C’est une époque faste pour le Reis, reçu par les grands de ce monde, fêté par les États-Unis de Bush qui célèbrent le nouvel exemple de « démocratie musulmane » à étendre à tout le Moyen-Orient. Pour ses adorateurs, Erdogan est le nouveau Mehmet II, le sultan qui conquit Constantinople au XVe siècle. À travers lui, la Turquie peut à nouveau espérer un retour aux gloires de l’Empire ottoman. Avec les printemps arabes, c’est l’apothéose. Le « grand-frère des musulmans » se range aux côtés des masses révoltées. Au Caire, à Tunis, à Tripoli, il est adulé comme une rock star. Avec l’élection à la présidence égyptienne du Frère musulman Mohamed Morsi, Erdogan accède au statut de guide de la renaissance musulmane. Mais en juillet 2013, l’armée égyptienne reprend le pouvoir. La chute de son ami Morsi l’affecte profondément. Il est persuadé d’être « le second sur la liste ». Outré par ce qu’il analyse comme un double jeu américain, Erdogan amorce un grand virage et renoue avec les convictions de sa jeunesse.

La lune de miel avec l’Occident est bien terminée. Erdogan se crispe. En 2013, les manifestants qui veulent protéger le parc Gezi, au cœur d’Istanbul, contre un projet immobilier, sont violemment réprimés. Les penchants autoritaires et mégalomaniaques du Reis étaient déjà connus de tous. C’est désormais la peur qui alimente son raidissement.

Lui ou le chaos

Ce n’est pas seulement de la paranoïa. Une menace redoutable a émergé dans le cercle le plus proche. L’allié des premiers jours, le prédicateur Fethullah Gülen dont les adeptes ont infiltré tous les rouages de l’État, s’est retourné contre Erdogan. « Les deux hommes partagent pourtant la même vision du monde, le même projet islamiste, rappelle le politologue Ahmet Insel. Longtemps, ils ont lutté main dans la main contre les barons du kémalisme. » Ce sont les policiers, procureurs et juges « gulénistes » qui ont permis à Erdogan de décapiter l’armée. Mais ils se déchirent désormais sur tout. Orchestrée par les hommes de Gülen, la révélation fracassante fin 2013 d’affaires de corruption impliquant Erdogan, ne laissent plus de place au doute : c’est un combat à mort qui s’est engagé entre l’homme fort et l’imam.

Des villes entières sont en ruines. Il y a eu plus de 1 000 morts depuis le 7 juin 2015

Son élection triomphale à la présidence de la république en 2014 – la première au suffrage universel – ne suffit pas à le rassurer. Bien décidé à se maintenir au pouvoir, il veut faire de la Turquie un régime présidentiel à sa main. Mais le 7 juin 2015, c’est la déconvenue : le HDP, nouveau parti pro-kurde, entre au Parlement, privant l’AKP de la majorité qualifiée et empêchant toute réforme constitutionnelle. Erdogan est dos au mur. Ses projets de régime présidentiel sont à l’eau. Et puis il se sent trahi. « Il faut reconnaître à Erdogan un courage certain d’avoir négocié avec les Kurdes à partir de 2009, commente le politologue Bayram Balci. Et voilà que ses rêves s’évanouissent à cause de ceux-là mêmes à qui il a tendu la main. Il a la sentiment d’avoir reçu un coup de couteau dans le dos. »

La ville de Nusaybin, à majorité kurde, en octobre 2016. Elle est bombardée par l’armée turque depuis mai

La ville de Nusaybin, à majorité kurde, en octobre 2016. Elle est bombardée par l’armée turque depuis mai

Il va donc se venger des Kurdes : ce sera lui ou le chaos. « Le Sud-Est s’est retrouvé sous le feu du régime. Des villes entières sont en ruines. Il y a eu plus de 1 000 morts depuis le 7 juin 2015 », décrivait à L’Obs la coprésidente du HDP Figen Yuksekdag quelques semaines avant d’être arrêtée.

Les soldats insurgés se rendent sous les coups des milices pro-Erdogan, après l’échec du coup d’Etat, à Istanbul

Les soldats insurgés se rendent sous les coups des milices pro-Erdogan, après l’échec du coup d’État, à Istanbul

« Un cadeau d’Allah »

Mais c’est le 15 juillet dernier que le long chemin vers l’autoritarisme d’Erdogan prend son virage le plus dramatique. À Ankara et Istanbul, un putsch est en cours. On dénombre déjà près de 200 morts, il y en aura au total 240. Des avions de chasse bombardent le Parlement. Le peuple est sous le choc. Au cœur de la nuit, sur le tarmac de l’aéroport d’Istanbul où il vient d’atterrir, le reis s’adresse à la foule de ses partisans galvanisés : « Cet acte est un cadeau qu’Allah nous a fait ». Déjà, il a compris la chance qui vient de lui être donnée : il va pouvoir asseoir son pouvoir au nom de la défense de la patrie. Aussitôt, il lance une vaste purge dans l’armée, les administrations, les universités, les médias et toute la société civile, traquant les partisans de Fetullah Gülen qu’il accuse d’être l’instigateur du coup, puis il s’en prend à ses adversaires politiques, emprisonnant le 4 novembre onze députés du HDP.

« Nous savions que ces arrestations allaient se produire. Dès que des voix s’élèvent dans une société non démocratique, elles déclenchent l’ire du pouvoir. » À la terrasse d’un café, Ali Kenanoglu, ex-député HDP, ne quitte pas un petit sac à dos bleu dans lequel il garde quelques effets au cas où il serait arrêté. La petite quarantaine, ce militant alévi est sur le qui-vive. Comme tous les siens. À Gazi, le quartier alevi d’Istanbul, la brigade antiterroriste occupe le commissariat local et les véhicules blindés patrouillent dans les rues. La peur a gagné ce quartier et contamine peu à peu tous ceux qui sont dans le collimateur du pouvoir.

Il nous voit comme une menace et veut nous écraser

À Izmit, à une centaine de kilomètres à l’est d’Istanbul, une poignée d’enseignants font vivre une université populaire depuis leur renvoi. Leur crime : avoir signé une pétition jugeant l’État turc responsable des nouvelles violences dans le sud-est. « Erdogan sait que perdre le pouvoir serait synonyme d’emprisonnement, il s’y accrochera bec et ongles. Il nous voit comme une menace et veut nous écraser » insiste l’économiste Kuvvet Lordoglu. Comme des centaines d’universitaires, il lui est interdit de retrouver un autre poste et il n’exclut pas de rejoindre ses confrères déjà réfugiés en Europe.

Manifestation de soutien après le putsch avorté, le 20 juillet à Ankara

Manifestation de soutien après le putsch avorté, le 20 juillet à Ankara

Dans son bureau du petit immeuble du quotidien « Cumhuriyet » l’éditorialiste Ayse Yildirim réagit à l’annonce de 16 000 nouveaux licenciements dans la fonction publique : « Erdogan construit son propre système. S’il s’en prend aux fonctionnaires c’est pour placer ses affidés. » À la une du dernier quotidien indépendant, jour après jour, sont imprimés les visages des dix journalistes de la rédaction emprisonnés dont le célèbre éditorialiste Kadri Gürsel. 128 journalistes, mais aussi des écrivains comme Asli Erdogan, sont incarcérés depuis des semaines. Même le travail des avocats est entravé. « Il n’y a plus de droit de la défense », explique dans son cabinet Güray Dag, de l’Association des avocats modernistes. Alors qu’il décrit l’impossibilité d’accéder aux dossiers des clients, de les visiter en prison, de s’entretenir en privé avec eux, une vidéo s’affiche sur son téléphone : c’est le président de l’association qui vient de se filmer dans ses bureaux à Ankara quelques minutes avant que les policiers ne l’interpellent lui et son équipe. « J’attends mon tour », lâche Güray Dag, blême.

Le nouveau sultan

Le nouveau reis a déjà planifié la prochaine étape de son « coup d’État civil ». Il n’a pas renoncé à habiller juridiquement sa mainmise sur le pouvoir en faisant adopter sa réforme constitutionnelle. Dans son appartement d’un quartier résidentiel d’Istanbul, le journaliste Ali Bayramoglu, longtemps admis dans le petit pool de journalistes autorisés à approcher Tayyip Erdogan, suit de près les tractations entre l’AKP et leurs nouveaux alliés, les ultranationalistes du MHP. Il dénonce avec force ce texte antidémocratique : « Alors que dans tout régime présidentiel la séparation des pouvoirs est renforcée, elle est ici annihilée ». Président doté de super pouvoirs, autorisé à rester chef de son parti avec toute autorité sur « ses » élus, il pourrait également nommer la majorité des membres des hautes juridictions, les recteurs, les chefs du renseignement… et pourrait se maintenir à la tête du pays jusqu’en 2029. « J’ai sous-estimé les ambitions de Tayyip Erdogan. Aujourd’hui il joue grand, comme un sultan. »

Le projet ? Façonner une Turquie religieuse et conservatrice

Le grand réformateur moderniste des années 2000 façonne désormais la Turquie à son image : paternaliste, islamique, nationaliste. Après quelques décrets généralisant l’autorisation du port du voile, le président a lancé une vaste reprise en main du système éducatif. Lui qui favorise depuis des années les écoles d’imams et prédicateurs dont le nombre a explosé, profite des purges pour étendre l’islamisation à l’ensemble des établissements publics, remplaçant les dizaines de milliers d’enseignants radiés par des proches de l’AKP. « Les entretiens de recrutement sont alarmants : que pensez-vous du coup d’État ? Faites-vous votre prière ? Combien de fois par jour ? Autant de questions destinées à écarter gülenistes, kurdes, alevis ou militants de gauche », dénonce Hüseyin Tosu, responsable local du syndicat de l’enseignement Egitim Sen. dont 10 000 membres ont été démis. « Le projet ? Façonner une Turquie religieuse et conservatrice ».

Fin novembre, les féministes ont de justesse bloqué un projet de loi permettant d’amnistier des hommes ayant épousé religieusement des mineures. Les militantes de l’AKP avaient joint leurs voix à la protestation. Erdogan n’est sensible qu’aux réactions de sa base. Lui qui fin juillet comptabilisait 68 % d’opinions favorables sait que ses électeurs pourraient le lâcher si leurs intérêts étaient menacés. L’AKP est arrivé au pouvoir en 2002 parce qu’il avait su donner de l’espoir après la crise économique. Mais les signaux sont à nouveau au rouge : chômage en hausse, frilosité des investisseurs étrangers, tourisme en berne, baisse de la livre turque. Erdogan sait que les facteurs qui l’ont porté pourraient aujourd’hui provoquer sa chute. À moins que tous les pouvoirs ne soient déjà entre les mains du nouveau sultan.

(1) Jean-François Pérouse, directeur de l’Institut français d’Etudes anatoliennes, auteur avec Nicolas Cheviron d’« Erdogan. Nouveau père de la Turquie? », Editions François Bourin, 2016.

En collaboration avec Céline Lussato


Parution L’Obs 15 décembre 2016 — N° 2719