pollution à Pékin

Environnement dégradé, nourriture frelatée, cancers et maladies respiratoires, la Chine paie chèrement son hypercroissance. Et les plus riches rêvent de s’expatrier

Toutes les heures, Grace Luo, une enseignante qui a pris un congé de longue durée après la naissance de son enfant, consulte sur son mobile une application qui affiche l’évolution en temps réel de la qualité de l’air, tout en surveillant d’un œil inquiet son petit Jingjing, 4 ans, hypnotisé par un dessin animé à la télévision. « L’air est tellement dégueulasse à Pékin que c’est un travail à temps plein que de préserver la santé de mon fils, expliquet-elle sombrement. Quand il y a un pic du taux des microparticules dans l’air, comme aujourd’hui, je ne l’emmène pas à l’école. On reste calfeutrés à la maison. Bien souvent on est obligés de rester enfermés plusieurs jours d’affilée. » 

Chaque matin, avant même de s’enquérir de la météo, les Pékinois se précipitent sur leur mobile pour consulter ces applications qui mesurent les taux des différents polluants dans l’air – ozone, monoxyde de carbone, dioxyde d’azote, dioxyde de soufre. Mais ce qui inquiète le plus les familles, c’est l’indice des particules fines, terriblement nocives pour la santé, et spécialement celle des enfants, dont les poumons et le système immunitaire sont plus fragiles : les PM10, au diamètre inférieur à 10 microns, qui colonisent les bronches, provoquent des allergies et des maladies respiratoires ; et les PM2,5, beaucoup plus petites, capables de pénétrer dans le sang et de déclencher des maladies cardio-vasculaires et à terme de nombreux cancers.

Plus notre air est sale, et plus ils s’enrichissent! Combien de temps allons-nous nous laisser faire?

Comme l’immense majorité des citadins, Grace a vu avec effroi une vidéo intitulée « Sous le dôme » (voir encadré plus bas), consacrée à la pollution de l’air et aux causes de cette dramatique dégradation. Après avoir généré 200 millions de clics en un week-end, la vidéo a été abruptement censurée. Elle continue cependant de circuler sous le manteau. Grace, qui l’a regardée trois fois, étouffe de colère : « Et dire que ce sont les grandes entreprises d’État qui nous empoisonnent tout en prospérant grâce à la vente de combustibles de mauvaise qualité! Plus notre air est sale, et plus ils s’enrichissent! Combien de temps allons-nous nous laisser faire? » 

À Pékin, le pouvoir a longtemps tenté de noyer le poisson. La chape de particules en suspension, c’était de la « brume », ou un « épisode météo passager », ou le résultat d’« incendies de forêt en Sibérie », qui se trouve tout de même à des centaines de kilomètres de la capitale… Les autorités n’hésitaient alors pas à accuser de mensonge l’ambassade américaine, qui depuis 2008 publie sur son site le niveau de pollution à Pékin. Mais aujourd’hui tous les Chinois ont vu sur des photos satellites le nuage de pollution qui recouvre leur pays. Les autorités établissent désormais des mesures officielles – systématiquement meilleures que celles des Américains. Malgré ces petites manipulations, l’ampleur du désastre a contraint le maire de Pékin lui-même à qualifier l’air de sa ville d’« irrespirable ». La télévision centrale ose diffuser des images parlantes. Comme ces enfants jouant dans des bacs à sable… installés dans les centres commerciaux. Ou cette jeune fille masquée promenant son toutou… lui aussi masqué.

Le nébuliseur, un appareil adapté pour traiter les problèmes respiratoires des enfants à l’hôpital de Pékin.

Le nébuliseur, un appareil adapté pour traiter les problèmes respiratoires des enfants à l’hôpital de Pékin.

Il arrive encore, de loin en loin, que le vent du Nord balaie la brouillasse toxique et redonne du bleu au ciel, révélant l’horizon futuriste de la mégapole avec une netteté presque irréelle. Bien plus souvent, la population doit subir des périodes cauchemardesques où le niveau de pollution crève le maximum de l’échelle, fixé à 500, pour planer à des taux quarante fois supérieurs au seuil d’alerte établi par l’Organisation mondiale de la Santé. Ces épisodes, appelés « airpocalypses », sont fréquents en hiver, où la purée de pois reste piégée au sol par les températures négatives. Le soleil de midi se met alors à ressembler à la lune, les gratte-ciel à des donjons maléfiques et les passants masqués à des Dark Vador fantomatiques. L’air devient un gaz malodorant et âcre, que même les médias officiels qualifient de « très dangereux » pour la santé.

Ceux qui ne peuvent éviter de sortir sont contraints de se protéger avec un masque. Il en existe des dizaines de modèles, coûtant de 2 à 20 yuans (35 centimes à 3,50 euros). Toutes les épiceries en vendent, de la version en tissu ou en laine colorée (à l’efficacité douteuse) à l’accessoire professionnel conçu pour épouser parfaitement le visage, en silicone anti-UV, incrusté de filtres à carbone activé… Sur les sites de vente par correspondance, on chante les vertus du Respro, indiqué pour faire du vélo car il filtre à la fois les PM2,5 et les gaz d’échappement ; du Totobobo, dont la légèreté est appréciable pour le jogging ; ou du modèle 910 de 3 M, plus adapté aux déjeuners en plein air… Les plus exigeants peuvent acheter en ligne, pour une vingtaine d’euros, des masques en plastique dur conçus pour les ouvriers du bâtiment ou de l’industrie lourde.

Purificateurs d’air

Sur les forums, on débat chaudement d’un objet jusqu’à il y a peu réservé aux dirigeants, et que les familles les plus modestes se sont mis en tête d’acquérir : les purificateurs d’air de marque étrangère – les plus convoités sont IQAir, de fabrication suisse, ou Blueair, d’origine suédoise, dont le coût peut atteindre 2 500 euros, soit l’équivalent de plusieurs mois de salaire moyen. Grace Luo, qui a la chance d’être mariée à un économiste jouissant d’une belle situation, en a installé dans chaque pièce de son logement. Mais quid de l’école de ses enfants ? Avec d’autres parents d’élèves, elle est allée mesurer discrètement la qualité de l’air dans les locaux. « Le niveau était atterrant. Avec mes amies, nous avons fait le siège de la direction pour obtenir que des purificateurs soient installés dans toutes les classes. L’école a obtempéré, sachant que nous étions prêtes à retirer nos enfants de l’établissement. » 

Le nec plus ultra serait bien sûr de les envoyer dans un des lycées internationaux qui ont investi des moyens considérables pour dépolluer leurs locaux.

Mais les frais de scolarité y sont très élevés, même pour des privilégiés comme Grace. Ces établissements sont pourvus non seulement de nombreux purificateurs, mais aussi de gigantesques dômes gonflables et hermétiques installés à grands frais sur les terrains de sport.

À la Western Academy of Beijing, des dômes protecteurs ont été installés sur quatre terrains de sport pour les étudiants.

À la Western Academy of Beijing, des dômes protecteurs ont été installés sur
quatre terrains de sport pour les étudiants.

L’École internationale de Pékin a ainsi investi 5 millions de dollars pour couvrir ses 8 000 mètres carrés de gymnases d’un dôme translucide permanent. Le futur lycée français Charles-de-Gaulle, dont les portes ouvriront en 2016, comprendra un bâtiment vert équipé d’un «dispositif de ventilation centralisée dépolluante ». 

« Les réfugiés du smog »

À défaut d’avoir accès à ces écoles « pour petits princes », les familles débattent avec passion, sur le réseau WeChat, des « lieux propres » où passer les vacances, afin de détoxifier les poumons des enfants. « Quelqu’un peut me dire s’il y a un endroit où l’air est encore pur ? » s’enquiert une mère angoissée sur le Net. Les provinces moins industrialisées, comme le Yunnan ou l’île de Hainan, sont prises d’assaut par la vague des « réfugiés du smog ». Grace et son mari ont pris l’habitude de se rendre deux fois par an au Tibet pour faire respirer l’oxygène raréfié de l’Himalaya au petit Jingjing. Pour leurs prochaines vacances, ils envisagent de partir plus loin encore, vers un des « paradis » de la région : les Maldives, la petite île de Palau, Bornéo, le Hokkaido au Japon…

Longtemps la pollution a été perçue comme un désagrément mineur par les populations privilégiées des villes, alors que depuis au moins vingt ans les paysans assistent, impuissants, au saccage de leurs champs et rivières par les rejets industriels. Résultat : un cinquième des terres arables sont gravement contaminées, 90 % des eaux de surface sont polluées, dont 50 % impropres à tout usage, même l’arrosage. Selon les médias officiels, le pays compte plus de 450 « villages du cancer », dont la population succombe à petit feu à la toxicité environnante. Dans le Shanxi, truffé de mines de charbon, la proportion d’enfants malformés à la naissance est dix-huit fois supérieure à la moyenne…

Crise de confiance

C’est aujourd’hui au tour des populations citadines de découvrir l’enfer. Après avoir recueilli les fruits de l’hypercroissance et bénéficié en une génération d’une augmentation fulgurante de l’espérance et du niveau de vie, les classes moyennes découvrent avec angoisse que la tendance s’est inversée : environnement dégradé, nourriture frelatée et, pour leurs enfants, un avenir et une santé menacés. D’où une profonde crise de confiance vis-à-vis du système. Les sondages révèlent que 51 % des Chinois souhaitent envoyer leurs enfants étudier à l’étranger. Les chiffres réels sont sans doute supérieurs, si l’on en juge par le nombre des millionnaires – 64 % ! – qui ont déjà fui vers des horizons plus cléments. Quitter la Chine, les expatriés eux aussi en rêvent, au point que les sociétés étrangères sont obligées d’accorder des primes de 20 % à 30 % pour persuader les salariés de rester sur leur poste.

Fuite des élites, colère des masses. Le désastre environnemental représente une bombe à retardement que le pouvoir veut désamorcer avant qu’il ne soit trop tard. D’où l’ambitieux projet de réorienter l’appareil de production sur la voie du développement vert. À Pékin, où la grogne est la plus vive, la municipalité ferme à tour de bras les usines polluantes, retire chaque année des centaines de milliers de véhicules non conformes de la circulation, etc. Les militants restent sceptiques : « Nos dirigeants ne sont pas des écologistes, ils ne pensent pas en termes d’écosystème ou d’économie durable, estime un observateur. Le souci de stabilité sociale, nécessaire à la perpétuation du régime, passera toujours avant tout. Comme le dit l’auteur de la vidéo “Sous le dôme” : l’enfer du smog ne fait que commencer… » 

“Sous le dôme”

Chai-JingAvec sa silhouette fluette et son corsage à plis, Chai Jing ne ressemble pas à une pasionaria. Cette ex-journaliste de télévision a pourtant déclenché le 28 février un électrochoc : la révélation atterrante que l’air est devenu irrespirable en Chine.

C’est un jour « modérément » pollué de février que choisit Chai Jing pour poster sur le web une vidéo intitulée « Sous le dôme ». La jeune femme est filmée en train de parler devant un public pendant que des images chocs, des graphiques, des extraits de vidéos défilent sur un écran géant. Sobrement, elle commence par raconter sa propre histoire. Comment, en janvier 2013, lors d’un gravissime épisode d’« airpocalypse » qui asphyxie la moitié du pays deux mois durant, elle enchaîne les reportages dans les régions les plus dévastées. Comment, de retour à Pékin, elle découvre à la fois qu’elle est enceinte et que l’enfant qu’elle porte souffre d’une tumeur causée par la pollution et devra être opéré à la naissance. L’ablation, risquée, sera finalement un succès, mais pour la jeune mère le « combat personnel contre la pollution » vient de commencer.

Sans colère ni emphase, Chai Jing aligne les constats accablants : cancers du poumon en progression de 465 % en trente ans, épidémie d’asthme, de maladies cardio-vasculaires, un million de décès prématurés chaque année… Puis elle s’attaque aux causes. Le charbon d’abord, que la Chine dévore à elle seule plus que tous les autres pays du monde réunis ! À cette « pollution du pauvre » s’ajoute la « pollution des riches », celle des gaz d’échappement. La Chine est le premier marché automobile mondial depuis 2009, et son parc continue d’augmenter de 20 millions de véhicules chaque année… Ajouté à cela, le laxisme des administrations censées faire respecter des normes pourtant bien modestes.

Le web prend feu. En l’espace de deux jours, la vidéo génère plus de 200 millions de clics. Chiffre vertigineux, surtout rapporté aux 650 millions de Chinois ayant accès à internet : pendant ces quarante-huit heures, un internaute sur trois a donc regardé « Sous le dôme » ! Une avalanche de commentaires s’abat sur les forums, y compris celui du « Quotidien du Peuple », organe officiel du PC, qui a posté la vidéo sur son propre site. Pourquoi tant d’émoi ? Tous les Chinois ne soupçonnaient pas la gravité des atteintes à l’environnement, ni le rôle des politiques publiques dans ce désastre. Chai Jing nomme clairement les coupables : le puissant secteur public des industries pétrolières qui, pour conserver ses dividendes, torpille toutes les tentatives pour instaurer des normes et des contrôles efficaces ; la sidérurgie, qui reçoit des subventions colossales mais refuse de respecter la loi sur l’environnement ; les constructeurs qui inondent le marché avec des camions dénués de pots filtrants… Bref : c’est l’ensemble du secteur de l’énergie et de l’industrie lourde, aux mains d’entreprises d’État corrompues, qui est montré du doigt.

Les militants écolos ont noté le timing remarquable de la diffusion du documentaire, deux jours avant la session parlementaire pendant laquelle l’écologie devait occuper une place importante. Ce qui laisse penser qu’il s’agit d’une opération bénéficiant du soutien des plus hautes autorités. La veille, le ministre de l’Environnement, décrit comme corrompu, était remplacé par un authentique écologiste. Une des premières déclarations du nouveau ministre sera consacrée à « Sous le dôme », qu’il loue comme une œuvre fondatrice. Le lendemain, le Premier ministre Li Keqiang fait implicitement écho au combat de Chai Jing en promettant de punir les pollueurs.

Et puis, subitement, la vidéo est retirée du web, les médias ont consigne de ne plus en parler. Est-ce l’ampleur de la vague d’enthousiasme qui a effrayé les censeurs ? Est-ce le lobby pétrolier, ulcéré, qui a réussi à faire taire l’impudente ? Chai Jing disparaît des radars, et avec elle tous les articles qui l’ont évoquée, jusqu’à l’interview publiée la veille dans « le Quotidien du Peuple »… Depuis, elle refuse tout contact avec la presse.


Parution dans L’OBS N° 2636 — 13 mai 2015